Toulon : un laboratoire pour la rénovation des centres-villes français

De nombreuses communes souhaitent rénover leur centre. Toulon s’est lancé dans l’aventure il y a seize ans. Un travail de longue haleine, dont les premiers résultats sont enfin visibles.

Capital | 7 Août 2018 | Z. Chaffin

De son passé sulfureux, la rue des Arts garde peu de traces. Autrefois lieu de débauche des marins en goguette du port varois, puis peu à peu désertée par les Toulonnais à cause de sa réputation de coupe-gorge, l’artère est aujourd’hui devenue le symbole du renouveau du centre-ville, où se mêlent tout du long, jusqu’à la place de l’Equerre, galeries d’art, petites boutiques chics et cafés branchés attirant une population de jeunes urbains tendance. Le résultat d’une politique de longue haleine entreprise il y a seize ans par le maire de la commune, Hubert Falco. Objectif de l’édile : redynamiser le cœur de ville, laissé à l’abandon et devenu quasi moribond à la fin des années 1990, par le lancement un an après son élection en 2002 d’un vaste chantier de rénovation urbaine.

Le constat à l'époque était sans appel. "Plus de 30% des logements du centre-ville étaient vides, les immeubles étaient dégradés, voire, pour certains, insalubres, les petits commerces fermaient les uns après les autres et la population de la vieille ville se paupérisait. Plus personne n’y mettait les pieds", se souvient l’adjointe au maire, Hélène Audibert. Cette Toulonnaise pure souche s’est alors vu confier la lourde mission de rénover le centre. Un premier contrat est signé avec la société d’économie mixte Var Aménagement Développement (VAD), missionné par la ville, pour aménager les 23 hectares de la vieille ville, qui regroupe alors 8.000 habitants environ. "Cette étape a surtout porté sur la maîtrise du foncier : nous avons petit à petit racheté 80.000 mètres carrés de bâtiments", explique Jérôme Chabert, directeur général de VAD. Un travail titanesque : il a fallu préempter, négocier avec les propriétaires, exproprier et reloger la population concernée.

Logements et commerces rénovés

S’ensuit une phase de travaux intensive à partir de 2007, qui va progressivement transformer le cœur de cette ville de 170.000 habitants. Pour mettre tous les atouts de son côté, Toulon a mobilisé un éventail très large de dispositifs et d’aides. En 2006, le centre-ville est rendu éligible aux fonds de l’Agence nationale de la rénovation urbaine (Anru), puis parvient à être classé zone franche urbaine. Une première pour un centre-ville, que la mairie doit en partie à l’entregent d’Hubert Falco, ancien ministre du gouvernement Raffarin et proche de Jean-Louis Borloo, le père de l’Anru. Dans la ville basse, les grues s’activent alors à démolir des bâtiments pour créer des axes de passage plus fluides pour les piétons, à construire pour donner vie à des logements privés et sociaux plus spacieux et plus lumineux, à créer des places agréables à vivre tandis que les rues sont repavées. Au total, 2.779 des quelque 5.000 logements répertoriés du cœur de ville ont à ce jour été rénovés et 400 façades d’immeubles ont été ravalées. 

Côté commerces, plus de 300 devantures ont également bénéficié d’une rénovation. Des travaux d’envergure : le plan de rénovation aura nécessité au total 169 millions d’euros d’investissements, réalisés par la ville et ses partenaires locaux, départementaux, régionaux et nationaux. "Et ce n’est pas fini, nous avons d’autres projets en cours avec, en ce moment, trois îlots en pleins travaux. Les secteurs des Halles, de la Loubière et de Montéty feront également l’objet de rénovations dans les prochaines années. Et il y a aussi actuellement le chantier Chalucet, qui va donner naissance à un nouveau quartier juste à côté du cœur de ville", précise Hélène Audibert. En lieu et place de l’ancien hôpital Chalucet va émerger le futur secteur de "la créativité et de la connaissance", qui devrait attirer 1.200 étudiants. Il accueillera une médiathèque, une école de commerce, l’Ecole supérieure d’art et de design, un incubateur d’entreprises du numérique ainsi que 150 logements. 

Des progrès mais il y a encore du travail à faire

Le pari va-t-il porter ses fruits ? "Il y a indéniablement du progrès, notamment sur l’embellissement de la ville, mais ça évolue bien trop lentement. On peine à voir une vraie dynamique de fréquentation dans le centre ancien où il reste encore de nombreuses boutiques vides", lance Anne-Marie Reboul, présidente de l’association citoyenne Toulon@venir. La faute à la concurrence des centres commerciaux en périphérie, qui siphonnent la clientèle. "Il y a deux ans, L’Avenue 83, un immense centre commercial, a ouvert, et il draine beaucoup de Toulonnais. Le maire n’a rien fait pour s’opposer à ce développement pharaonique", observe Amaury Navarranne, conseiller municipal du Front national. Un constat partagé par les élus de l’opposition Viviane Driquez (Parti socialiste) et Guy Rebec (Europe Ecologie Les Verts). "La rénovation des façades, des immeubles et des rues, c’est très bien. Tout comme celle de la rue des Arts. Mais c’est une rénovation pour les bobos friqués. Il manque des structures socio-éducatives et culturelles accessibles à tous les habitants du quartier", regrette l’élu écolo. 

Du côté des commerçants de la vieille ville, le problème est ailleurs. "La politique municipale a été une bonne chose, la zone franche a ramené des professions libérales, ce qui a apporté un peu de vie. On voit plus de monde revenir, notamment des étudiants, mais la majorité de la population qui habite dans le centre a un faible pouvoir d’achat. Globalement, ça va dans le bon sens, mais il y a encore du travail à faire pour que les commerces retrouvent une bonne dynamique", note Xavier Taccard, coprésident des Vitrines de Toulon, l’association des commerçants du centre-ville. C’est justement l’objet du dernier contrat de concession de VAD. "Maintenant que les travaux de rénovation ont été faits, nous nous concentrons sur le développement économique et commercial. Nous avons mis en place une équipe dédiée et missionné des prestataires", explique Jérôme Chabert. Le but ? Faire venir de nouvelles enseignes dans le cœur de ville et vendre l’attractivité de Toulon aux investisseurs.

Les critiques contre la lenteur de la municipalité sont-elles méritées ? Hélène Audibert se défend, arguant de la difficulté d’acquérir le foncier, prérequis indispensable au lancement de la rénovation du centre-ville. "Notre action n’a pas toujours été comprise car elle n’était pas immédiatement tangible pour les citoyens. Mais c’est un travail de fond, sur lequel Toulon est précurseur. Beaucoup de villes viennent nous voir aujourd’hui pour observer ce qu’on fait", précise-t-elle. De fait, la problématique de reconquête de leur centre se pose dans bien d’autres communes en France. L’Etat a d’ailleurs lancé cette année le plan Action cœur de ville, un programme de 5 milliards d’euros destiné à revitaliser quelque 229 centres urbains. "Le temps de la ville est un temps long. Si on veut transformer le visage d’une commune, il faut compter au moins une vingtaine d’années, même si par fois cela peut aller plus vite, comme ça a été le cas à Bordeaux, précise l’urbaniste Julien Meyrignac, fondateur du groupe Citadia. Mais Toulon partait de vraiment loin."